Penser l’exosomatisation pour défendre la société

Automne 2016

Le séminaire de la chaire est organisé par l’Institut de Recherche et d’Innovation et Ars Industrialis à la Maison de sciences de l’homme Paris-Nord.
Le premier trimestre se conclura par les Entretiens du nouveau monde industriel (13 & 14 décembre 2016 au Centre Pompidou) sur le même thème.

Les séances sont disponibles en vidéo :

Penser l’exosomatisation pour défendre la société

L’Anthropocène n’a pu s’imposer au cours des deux cent cinquante dernières années de l’histoire humaine comme ère géologique dans la biosphère que parce que ce que l’on appelle généralement la révolution industrielle a consisté en une extraordinaire accélération de l’exosomatisation.

L’exosomatisation industrielle a produit une soudaine augmentation de l’entropie, bouleversant la face du monde. À la fin du XXè siècle, la constitution du World Wide Web et la réticulation planétaire qui en a résulté ont encore accéléré les évolutions technologiques – l’exosomatisation devenue hyperindustrielle étant désormais décrite et vécue comme une disruption.

La disruption semble vouer les organisations sociales à leur désintégration par la data economy, tout en imposant une dissociété d’hypercontrôle extraordinairement liberticide, cependant qu’à l’horizon des prochaines décennies, rapports officiels et articles scientifiques annoncent des transformations systémiques de la biosphère sans précédent –  préparant un shift qui pourrait imposer des limites drastiques et factuelles aux dynamiques disruptives échappant à tout contrôle politique et réfléchi, c’est à dire à tout droit.

C’est dans ce contexte que de nombreux discours se tiennent sur la fin de l’homme, sinon sur ses fins – le point de vue dit « posthumaniste » paraissant ainsi s’imposer. A contrario, le pape François publie l’encyclique Laudato si, consacrée à l’écologie et la place de l’homme dans le cosmos . À peu près au même moment, un manifeste dit « accélérationniste » défend un point de vue marxiste quant à l’avenir technique de l’homme. Pendant que se tiennent ces discours, le transhumanisme concrétise exosomatiquement son entreprise d' »augmentation de l’homme ».

Le discours transhumaniste, qui s’appuie sur l' »université de la Singularité« , tente de soumettre l’exosomatisation – l’évolution de l’homme : son destin – aux critères du marché planétaire disruptif, totalement « désencastré », exonéré de toutes limites prescrites par la société, et qu’il contribue ainsi à détruire. S’il faut défendre la société contre l’idéologie transhumaniste, c’est parce qu’une telle idéologie soutient le marketing extrêmement élaboré d’un projet industriel total – et totalisant, et par la voie computationnelle.

Ce projet comme cette idéologie tentent aujourd’hui de s’imposer en comblant le vide laissé par les déroutes théoriques et pratiques que provoque l’achèvement de l’Anthropocène à travers la disruption – c’est à dire comme « capitalisme total ».

Alors que l’intelligence artificielle tend à éliminer toute instance délibérative et que les villes automatiques semblent court-circuiter toute forme de citoyenneté et donc de civilité, c’est à dire de civilisation, le quantified self et les technologies si l’on peut dire « ex-endosomatiques » du corps (neurotechnologies, nanorobots, biologie de synthèse) ne cessent d’accroître leur emprise dans les champs de la médecine et de la santé.

Quand bien même on les prendrait au sérieux, les possibilités d’allongement de la vie – sinon d’immortalité – revendiquées par le transhumanisme ne pourraient bénéficier qu’à une oligarchie bien plus réduite que le « 1% » des actuels ultracapitalistes. Les « promesses » transhumanistes portent ainsi un projet de domination absolue d’une hyperoligarchie soumettant intégralement la science à un modèle industriel et économique lui-même cependant voué à l’insolvabilité et à l’effondrement entropique : fondé sur l’automatisation, il anéantit les cycles économiques durables en généralisant les modèles purement et simplement computationnels, c’est à dire les systèmes fermés – que la théorie des systèmes destine au chaos.

Aussi irrationnelle que puisse être cette nouvelle idéologie, il faut pourtant la prendre très au sérieux : elle pose en creux des questions fondamentales par rapport auxquelles l’humanité doit impérativement faire des choix. Ce sont ces questions que nous proposons d’examiner au cours d’un séminaire qui se tiendra au cours des mois de novembre et décembre 2016 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, et qui se conclura avec les Entretiens du nouveau monde industriel qui auront lieu au Centre Pompidou les 13 et 14 décembre 2016.

Au cours de ce séminaire et de ce colloque, il s’agira de mobiliser les ressources de la philosophie, de l’anthropologie, de l’économie, de la biologie, de la médecine, des sciences cognitives et des neurosciences afin d’ouvrir de nouvelles perspectives quant aux enjeux que soulève le stade actuel de l’exosomatisation – où le projet transhumaniste prend place dans le contexte de la disruption comme stade le plus avancé de l’Anthropocène.

Au-delà du récit transhumaniste et de ses possibles éléments précurseurs – dont la « médecine 3.0 » – , il s’agira d’analyser la nature de l’exosomatisation disruptive, telle qu’elle semble constituer un nouveau stade dans l’histoire de l’organogenèse exosomatique qu’est l’hominisation – à travers ses avancées dans les domaines de l’automatisation intégrale et généralisée de la production, de la consommation et de la vie quotidienne.

Il ne saurait s’agir d’empêcher ces transformations. La question se pose en revanche de savoir comment les mettre au service d’une économie planétaire solvable, produisant une augmentation massive de néguentropie, et susceptible de dépasser la situation toxique à laquelle aboutit l’Anthropocène.

Il ne s’agit pas simplement d’ « augmenter l’homme », qui n’a jamais cessé de le faire : il s’agit de rendre possible l’adoption raisonnée de ces évolutions exosomatiques à travers la constitution de nouveaux projets collectifs engendrant de nouveaux savoirs – qui sont les seules manières de faire société (comme savoir vivre, savoir faire et savoir concevoir).